Crise constitutionnelle: La formation du  nouveau gouvernement n’apaise pas  la rue

0
602

La formation d’un gouvernement essentiellement composé de technocrates ne semble pas de nature à apaiser la rue toujours mobilisée pour obtenir le départ du président Abdelaziz Bouteflika en Algérie, où des médias s’interrogent ouvertement sur une possible démission prochaine du chef de l’Etat.

Quelques centaines de personnes ont manifesté dans la nuit à Alger après l’annonce dimanche soir de ce gouvernement assez terne, loin du rajeunissement annoncé, dont les nouvelles têtes sont essentiellement des hauts fonctionnaires. Et qui reste composé pour plus du quart (8 sur 28) de ministres de la précédente équipe, dont les deux poids lourds: le Premier ministre Noureddine Bedoui et le général Ahmed Gaïd Salah, numéro 2 dans l’ordre protocolaire. M. Bedoui, un fidèle de M. Bouteflika, a été décrié dès sa nomination, le 11 mars, en raison de ses précédentes fonctions de zélé ministre de l’Intérieur, peu à même d’inspirer confiance à la contestation. Il aura mis 20 jours pour former son gouvernement, annoncé comme devant gérer les affaires courantes durant une « transition » annoncée à une date incertaine. Inamovible chef d’état-major de l’armée depuis 15 ans, le général Gaïd Salah, conserve son portefeuille de vice-ministre de la Défense qu’il détient depuis 2013, après avoir semblé engager un bras de fer avec l’entourage présidentiel. Fidèle indéfectible de M. Bouteflika jusqu’à il y a peu, le général Gaïd Salah a fermement réitéré dimanche la nécessité du départ du pouvoir, avant la fin de son mandat le 28 avril du chef de l’Etat, lâché durant la semaine par une bonne partie de ses soutiens.

 « Le début de la fin »?

Après avoir envisagé une inquiétante « guerre de tranchée » entre l’armée et le clan Bouteflika, les médias algériens bruissent désormais des rumeurs d’une démission prochaine du chef de l’Etat de 82 ans, affaibli depuis 2013 par les séquelles d’un AVC et contesté de manière inédite et massive dans la rue depuis le 22 février. « La proposition de l’armée de recourir aux dispositions de la Constitution » pour que le chef de l’Etat quitte le pouvoir « est la seule qui offre une porte de sortie claire et convaincante », note El Moudjahid. Le peuple  voit dans la nomination du nouveau gouvernement le « dernier acte politique d’Abdelaziz Bouteflika avant de quitter la présidence », malgré la volonté affichée de l’intéressé de se maintenir au-delà de l’expiration de son mandat pour diriger une période de « transition ». Le maintien du général Gaïd Salah « achève de démontrer que le règne de Bouteflika tire à sa fin », croit savoir le quotidien francophone qui ne croit plus à un maintien du chef de l’Etat au pouvoir.

Avions privés interdits

La nomination du gouvernement, initialement censé -à défaut de calmer la rue- donner une apparence de normalité institutionnelle intervient dans un contexte de désagrégation du « système » au pouvoir, sur fond de rumeurs entre « chasse aux sorcières » et « les rats quittent le navire ».

Symbole: l’arrestation nocturne lundi, pour des raisons encore inconnues, à un poste-frontière avec la Tunisie, de l’homme d’affaires Ali Haddad, PDG du principal groupe de BTP du pays, largement dépendant des marchés publics, et proche du chef de l’Etat et surtout de son frère et conseiller Saïd Bouteflika. Président démissionnaire de la principale organisation patronale d’Algérie, le Forum des chefs d’entreprises (FCE), devenue un instrument politique au service du pouvoir, il est l’incarnation aux yeux des Algériens les liens ambigus entre l’entourage du chef de l’Etat et les milieux économiques. L’autorité de l’aviation civile a également interdit tout mouvement d’avions privés appartenant à des ressortissants algériens sur les aéroports du pays pour, selon certains médias algériens, empêcher certaines personnalités, susceptibles de faire l’objet d’enquêtes, de fuir le territoire national. Plusieurs médias ont également fait état de listes, plus ou moins fournies, de personnalités interdites de sortie du territoire, liste dont l’existence a été démentie par d’autres organes de presse.

Gaïd-Salah doit tenir compte de l’avis du peuple 

L’annonce de la composante du gouvernement Bedoui est le résultat d’un compromis entre le cercle présidentiel et l’armée après l’insistance de cette dernière sur l’application de l’article 102. Si le compromis n’est pas remis en cause, le président Bouteflika va remettre sa démission et la transition pourra commencer suivant ce que dispose la Constitution, c’est-à-dire la remise du pouvoir au président du Sénat pour une période de 90 jours durant laquelle sera organisée une élection présidentielle sous la férule du gouvernement en place. Sans doute que le chef d’état-major croit avoir fait le plus dur en obtenant le départ de Bouteflika sans avoir à sortir du cadre constitutionnel. Le clan présidentiel, lui, s’offre avec le maintien de Bedoui une garantie de sortie sans dégâts et peut-être même la possibilité de dire son mot dans les futures grandes décisions. Mais il reste une grande inconnue, l’avis du peuple qui, après six semaines de démonstrations de force, a placé la barre des revendications très haut. Pour la rue, Bouteflika fait partie du passé et l’enjeu maintenant est de dégager tout le système et les visages qui l’incarnent. L’application stricte de l’article 102 avec le dispositif législatif en vigueur, les institutions actuelles et surtout un gouvernement dirigé par un membre du cercle présidentiel n’offre pas une telle garantie. En attendant les décisions qui pourraient être annoncées au courant de la semaine, la rue est sceptique et risque de le demeurer même dans le cas de réajustements de façade qu’on annonce ici et là, comme le remplacement du président du Sénat par une personnalité consensuelle. Tout cela sent la manœuvre et le peuple risque de ne pas trop apprécier. Les premiers appels à une autre journée de grande mobilisation ont été lancés sur les réseaux sociaux dès l’annonce de la composante du nouveau gouvernement et il n’y a pas de doute que les rues de toutes les villes du pays seront de nouveau noires de monde ce vendredi si d’ici là des mesures plus « sérieuses » ne sont pas annoncées. Le grand perdant risque d’être le chef d’état-major de l’ANP, dont les positions ont été jusque-là perçues comme étant en faveur des revendications du peuple. Beaucoup ont vu dans son coup de gueule de samedi dernier et son appel à l’application des articles 7 et 8 de la Constitution une grande victoire pour le mouvement populaire et un prélude pour la mise en œuvre d’une solution sans le système et ses relais.Beaucoup, mais pas tout le monde. Certains ont au contraire interprété le dernier communiqué du MDN qui dénonçait une réunion de « parties connues » comme un banal épisode de la guerre des clans qui empoisonne la vie nationale depuis quelques années. Karim Tabbou a par exemple fait part  de son scepticisme et prophétisé un arrangement entre les différents clans quand ils sentiront le danger. C’était deux heures avant la 20h de l’ENTV et l’annonce de la composante du nouveau gouvernement. La présence d’Ahmed Gaïd-Salah dans l’exécutif après le retentissant clash de samedi donne-t-elle raison au coordinateur de l’UDS ? On n’en sait rien, mais le chef de l’armée a devant lui quelques jours pour le démentir. Son irruption brusque dans la sphère politique a suscité des espoirs qu’il n’a pas le droit de décevoir. A défaut de s’expliquer sur sa présence dans un gouvernement désigné par celui qu’il somme de démissionner, il devra être plus explicite sur la manière dont il compte obtenir l’application des articles 7 et 8 qui disposent que la souveraineté et le pouvoir constitutif appartiennent exclusivement au peuple. Sans être des constitutionnalistes, les Algériens savent que l’application de l’article 102, dans les conditions actuelles, ne garantit rien de tel. Au contraire, la composante du nouveau gouvernement traduit la volonté du système de peser sur la transition pour se régénérer d’une manière ou d’une autre. Ahmed Gaïd-Salah est plus que jamais devant une responsabilité historique.

T.M / Ag