Les contes du ramadhan : Le pèlerinage (Tirée de faits réels)      

0
400
 L’oncle Slimane était une référence au village et tout le monde louait ses nombreuses vertus. Ammi Slimane comme l’appelaient tous les habitants,  était un modèle de sagesse et de droiture et souvent, on le conviait à arbitrer des conflits familiaux et même tribaux, courants en cette contrée montagneuse de l’Est.
Lui, prenait le temps d’écouter les parties en présence et, après s’être longuement lissé la moustache, rendait son verdict. Lequel verdict faisait office d’indiscutable décision. Dans le village pas une cérémonie ne se déroulait sans lui et l’imam lui-même ne se déplaçait jamais sans lui faire appel. Pour un heureux ou pour un triste événement, Ammi Slimane était toujours présent, drapé dans son burnous l’hiver, portant fièrement une gandoura ample et immaculée l’été. Sa légendaire propreté était un secret que personne n’osait percer. Tout le monde savait qu’il vivait seul depuis le décès de son épouse et le départ de son unique fils qui a émigré vers un pays lointain. Il vivait de sa maigre retraite de garde-forestier et des bienfaits que lui prodiguait toute la population au point où il lui arrivait  souvent de refuser un repas ou un don tant il en était submergé. Chaque soir après la prière, il trouvait toujours une assiette garnie et c’était le plat du jour qu’un voisin avait déposé à son intention. Il rentrait alors dans sa modeste maisonnette constituée de deux pièces et d’une courette et, ayant réchauffé son repas, il mangeait de son bel appétit. A soixante-dix ans passés, il avait comme on disait, un solide coup de fourchette et les rares fois où il tombait malade, il recourait à la médecine traditionnelle. Comme pour son hypertension qu’il soignait en buvant de la tisane de feuilles de lauriers ou encore ses maux d’estomac qui disparaissaient par enchantement après qu’il eût bu une concoction d’armoise.
De temps à autre, il était sollicité pour divers travaux domestiques et que ce soit pour la réparation d’une porte, d’une fenêtre, d’une roue de charrette ou des tuiles d’un toit, il n’acceptait jamais d’argent et les habitants le savaient. Alors il rentrait avec une assiette de bon couscous ou une galette bien chaude. Durant le ramadhan, il était tellement sollicité qu’il mangeait chaque soir chez l’un de ses hôtes qui se faisaient alors le devoir de venir le chercher et de le déposer à la mosquée après le repas. C’était lui qui officiait aux prières surérogatoires car il connaissait tout le Livre par cœur et, de sa voix chevrotante, il récitait en prenant soin de bien articuler. Dans sa jeunesse, il avait peu voyagé gardait de bons souvenirs de Médéa, là où il avait passé son service militaire au début des années soixante-dix. C’est dans cette ville aux traditions bien ancrées qu’il avait connu celle qui allait devenir son épouse.
Lorsqu’une insomnie le surprenait dans sa solitude, il se repassait le film de ces moments merveilleux qu’il avait vécus. Comment il l’avait aperçue derrière le guichet de la poste où elle officiait, comment il allait la voir trouvant prétexte à acheter un timbre ou retirer un peu d’argent. Comment il la guettait à la sortie et comment elle a fini par accepter de faire quelques pas avec ce garçon plein d’entrain et qui rougissait quand elle lui parlait. Il se rappelait ces moments fous où ils s’effleuraient les doigts gourds dans le froid glacial du Titteri…et finissait par s’endormit, bercé par le sourire enchanteur de celle qu’il avait toujours considérée comme un ange. Un soir au sortir de la mosquée, il fut abordé par Hadj Brahim, un notable du village, qui lui demanda de lui garder sa maison, une villa luxueuse qui donnait sur la principale avenue. « Vois-tu, Slimane, tu est un homme de confiance et je te demande juste d’aller dormir chez moi, de façon à éloigner les voleurs». Sans réfléchir et bien que cela le dérangeât de quitter son nid douillet, il ne put refuser à ce vénérable vieillard dont les traits respiraient la loyauté. « Je pars vendredi et j’aimerais que tu t’installes aussitôt. Voilà la clé du portail et celle de la porte d’entrée.» Ammi Slimane prit les clés dans la main et sur un air narquois, taquina le vieux Brahim «Tu sais, hadj, il est fort possible que tu me trouves à la Mecque à tes côtés».
Le vieux lui donna une tape amicale sur le dos et lui dit que tout était possible, sans trop y croire, connaissant le dénuement de Slimane et son incapacité à posséder la somme du pèlerinage… Ce matin là, Ammi Slimane se leva comme à son habitude à l’appel à la prière, fit ses ablutions, accomplit sa prière et s’adonna à son rituel quotidien, celui de préparer le café qu’il aimait bien fort. La tasse de breuvage brûlant à la main, il sortit dans la courette et scruta le ciel qui commençait à s’éclaircir, laissant entrevoir des lambeaux rougeoyants s’étirant comme brusquement réveillés par la lueur qui chassait la pénombre. Il aimait ce moment où il avait l’impression que la vie débutait par ces bruits familiers du voisin qui chauffait le moteur de son camion, le chant du coq et les aboiements des chiens. Il resta là un long moment à savourer son café et l’instant magique du matin. Il avait prévu de s’installer en fin d’après-midi chez El Hadj Brahim et rassembla quelques effets personnels ainsi que le gros exemplaire du Coran qui ne le quittait jamais.
Le moment venu, il ferma les robinets d’eau et de gaz, les fenêtres et la porte à double tour, prit son petit sac et s’en alla, cheminant dans le sentier qui menait au village. Il humait les senteurs des eucalyptus et des pins qui bordaient le cimetière et il avait toujours la même pensée sereine quand il voyait cet alignement de tombes, se demandant de quel côté il allait reposer. Il attendait la mort l’âme apaisée de celui qui est convaincu qu’une autre vie l’attend dans l’au-delà. Il déboucha sur la place du village qui donnait sur l’avenue où résidait El Hadj Brahim, et entendit quelqu’un l’appeler. Il se retourna et aperçut Omar, le fils de feu Hadj Abdelhafid, qui de sa voiture lui faisait signe de s’arrêter. Il se gara à sa hauteur, ouvrant grande la portière et l’invita à monter. Il le regarda un instant et lui dit : «Ammi Slimane, tu sais que je fais partie de la Commission du Hadj et comme il restait une place disponible, nous avons décidé de l’offrir à une personne méritante. Tous les membres ont donc décidé de t’envoyer à la Mecque dans le prochain vol. Tu m’apportes d’urgence deux photos et un acte de naissance pour le passeport. Demain, à la première heure, je viendrais de chercher pour aller à la polyclinique te faire vacciner. Mabrouk alik!». Le pauvre vieux demeurait interdit, ne sachant que dire. Il serra fort la main de ce jeune homme providentiel et ne put empêcher quelques larmes de couler. Ainsi sa simple boutade était devenue réalité. Il allait rencontrer El Hadj Brahim à la Mecque, comme il l’avait dit sur le ton de la plaisanterie.