Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du chaos qui déchire le monde arabe… Pourquoi les Arabes ne veulent pas de nous en Syrie ? (2eme partie)

0
426

grand-angle-phPar Robert F. KENNEDY Jr. (1)

Traduit par Amir NOUR (2)/ Avec l’autorisation de publication de Robert Francis Kennedy Jr.

 

 

Bio-Express: Robert Francis Kennedy Jr. est une personnalité politique démocrate américaine et avocat spécialisé dans le droit de l’environnement. Il est le troisième des onze enfants d’Ethel Skakel Kennedy et Robert Francis Kennedy, ainsi que le neveu de John Fitzgerald. Kennedy et de Ted Kennedy. Son père, Robert Francis, était l’ancien Attorney General des Etats-Unis (ministre de la Justice) de 1960 à 1964 et candidat à l’élection présidentielle américaine de 1968 durant laquelle il fut assassiné.

Les télégrammes et les rapports secrets des agences de renseignement américaine, saoudienne et israélienne indiquent qu’aussitôt qu’Assad a rejeté le projet de gazoduc qatari, les responsables militaires et du renseignement chargés de la planification se mirent rapidement d’accord sur le fait que fomenter un soulèvement sunnite en Syrie pour renverser le récalcitrant Bachar Al Assad était une voie possible pour la réalisation de l’objectif commun de finalisation du projet de connexion gazière entre le Qatar  et la Turquie. En 2009, selon WikiLeaks, peu après que Bachar Al Assad eut rejeté le gazoduc qatari, la CIA a commencé à financer des groupes d’opposition en Syrie (16). Il est important de noter que cela intervint bien avant le soulèvement contre Assad né du Printemps arabe. «L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syrien et iranien, afin de maintenir le contrôle de l’approvisionnement en produits pétrochimiques en provenance de cette région, n’était pas une notion nouvelle dans le lexique du Pentagone»

La famille de Bachar Al Assad est alaouite ; une secte musulmane largement perçue comme alignée sur le camp chiite. «Bachar Al Assad n’a jamais été censé être Président», m’a dit le journaliste Seymour Hersh dans une interview. «Son père l’a ramené de l’école de médecine à Londres quand son frère aîné, l’héritier présumé, a été tué dans un accident de voiture». Avant le début de la guerre, selon Hersh, Assad s’apprêtait à libéraliser le pays. «Ils avaient l’internet, des journaux et des distributeurs automatiques et Assad voulait se tourner vers l’Occident. Après septembre 2001, il a communiqué des milliers de fichiers précieux à la CIA sur les radicaux djihadistes, qu’il considérait comme un ennemi commun». Le régime d’Assad était délibérément laïc et la Syrie impressionnante par sa diversité. Le gouvernement et l’armée syrienne, par exemple, étaient à 80% sunnites. Assad a préservé la paix entre ses diverses populations au moyen d’une armée forte et disciplinée fidèle à la famille Assad, d’une allégeance garantie par un corps d’officiers jouissant d’estime au plan national et très bien payés, d’un appareil de renseignement froidement efficace et un penchant pour la brutalité qui, avant la guerre, était plutôt modérée par rapport à celle pratiquée par d’autres dirigeants du Moyen-Orient, y compris nos alliés actuels. Selon Hersh, «Assurément, il ne décapitait pas les gens tous les mercredis comme les font les saoudiens à la Mecque». Un autre vieux routier du journalisme, Bob Parry, fait écho à cette évaluation : «Personne dans la région n’a les mains propres ; mais en matière de torture, de massacres, de (suppression) des libertés civiles et de soutien au terrorisme, Assad est bien meilleur que les saoudiens». Personne ne croyait que le régime était vulnérable au point de sombrer dans l’anarchie qui avait déchiré l’Egypte, la Libye, le Yémen et la Tunisie. Jusqu’au printemps de 2011, il y avait de petites manifestations pacifiques à Damas contre la répression pratiquée par le régime d’Assad. Elles étaient surtout des ramifications du printemps arabe qui s’était propagé de manière virale à travers les Etats de la Ligue arabe, l’été précédent. Les télégrammes révélés par WikiLeaks indiquent toutefois que la CIA était déjà présente sur le terrain syrien. Mais les royaumes sunnites, en raison des vastes pétrodollars en jeu, voulaient un engagement beaucoup plus profond de l’Amérique. Le 4 septembre 2013, le secrétaire d’État John Kerry a affirmé, lors d’une audition devant le Congrès, (17) que les royaumes sunnites avaient offert de régler la facture d’une invasion américaine de la Syrie pour renverser Bachar Al Assad. «En fait, certains d’entre eux ont dit que si les États-Unis sont prêts à accomplir tout le travail, comme nous l’avons fait auparavant dans d’autres endroits (Irak), ils prendraient en charge les coûts». Kerry a confirmé cette information à la Congresswoman républicaine Ileana Ros-Lehtinen en lui disant que «s’agissant de l’offre de pays arabes de supporter le coût (d’une invasion américaine) pour renverser Assad, la réponse est assurément oui ; ils l’ont faite. L’offre demeure sur la table». Malgré la pression des républicains, Barack Obama rechigna à embaucher de jeunes américains pour mourir comme mercenaires au nom d’un conglomérat gazier. De manière tout à fait sage, Obama ignora les clameurs des républicains en faveur de l’envoi de troupes au sol en Syrie ou de l’allocation de plus de fonds aux «insurgés modérés». Mais vers la fin de l’année 2011, la pression républicaine et nos alliés sunnites avaient réussi à pousser le gouvernement américain à se jeter dans la mêlée.

En 2011, les États-Unis se joignirent à la France, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Royaume-Uni pour former la Coalition des Amis de la Syrie, qui a demandé officiellement le retrait d’Assad. La CIA a fourni 6 millions $ à Barada, une chaîne de télévision britannique, pour produire des émissions implorant l’éviction d’Assad. Des documents des services de renseignement saoudiens, publiés par WikiLeaks, montrent que vers 2012, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite armaient, formaient et finançaient des combattants radicaux djihadistes sunnites de Syrie, d’Irak et d’ailleurs pour renverser le régime chiite d’Assad. Le Qatar, qui avait le plus à y gagner, a investi 3 milliards $ (18)  dans l’organisation de l’insurrection et a invité le Pentagone à former les insurgés dans les bases américaines installées au Qatar. Selon un article (19)  de Seymour Hersh, daté d’avril 2014, les circuits d’acheminement des armes de la CIA étaient financés par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. L’idée de fomenter une guerre civile entre sunnites et chiites pour affaiblir les régimes syrien et iranien, afin de maintenir le contrôle de l’approvisionnement en produits pétrochimiques en provenance de cette région, n’était pas une notion nouvelle dans le lexique du Pentagone. Un rapport accablant de la Rand Corporation (20), daté de 2008 et financé par le Pentagone proposait un plan précis pour ce qui allait se produire. Ce rapport fait observer que le contrôle des gisements de pétrole et de gaz du Golfe Persique restera, pour les Etats-Unis, «une priorité stratégique» qui «va interagir fortement avec la nécessité de poursuivre la longue guerre». La Rand recommanda d’utiliser «l’action secrète, les opérations d’information, la guerre non conventionnelle» pour appliquer une stratégie du «diviser pour régner». Les «Etats-Unis et leurs alliés locaux pourraient utiliser les djihadistes nationalistes pour lancer une campagne par procuration» et «les dirigeants des États-Unis pourraient également choisir de capitaliser sur la trajectoire durable du conflit chiite-sunnite en prenant le parti des régimes sunnites conservateurs contre les mouvements d’autonomisation chiites dans le monde musulman… possiblement en aidant les gouvernements sunnites autoritaires contre un Iran continuellement hostile». «Si notre objectif est la paix à long terme au Moyen-Orient, l’autonomie gouvernementale des nations arabes et la sécurité nationale des Etats-Unis, nous devons entreprendre toute nouvelle intervention dans la région avec un œil sur l’histoire et un désir intense d’apprendre ses leçons» Comme prévu, la réaction excessive d’Assad à la crise préfabriquée à l’étranger de fabrication étrangère – en larguant des barils explosifs sur les bastions sunnites et en tuant des civils – polarisa la fracture chiite / sunnite de la Syrie et permit aux décideurs américains de vendre au peuple américain l’idée que la lutte autour du gazoduc était une guerre humanitaire. Lorsque les soldats sunnites de l’armée syrienne ont commencé à faire défection en 2013, la coalition occidentale arma l’armée syrienne libre dans le but de déstabiliser davantage la Syrie. Le portrait fait par la presse, présentant l’armée syrienne libre comme des bataillons organisés de Syriens modérés, était délirant. Les unités dissoutes se regroupèrent dans des centaines de milices, indépendantes les unes des autres, dont la plupart étaient commandées par, ou alliés avec, des militants djihadistes qui étaient les combattants les plus engagés et les plus efficaces. Pendant ce temps, les armées sunnites d’Al Qaïda en Irak traversaient la frontière de l’Irak avec la Syrie et unissaient leurs forces avec les escadrons de déserteurs de l’armée syrienne libre, dont beaucoup étaient formés et armés par les Etats-Unis. En dépit du portrait fait par les médias dominants d’un soulèvement arabe modéré contre le tyran Assad, les responsables de la planification auprès des services de renseignement américains savaient dès le départ que leurs mandataires liés au projet de gazoduc étaient des djihadistes radicaux qui se tailleraient probablement un nouveau califat islamique dans la région sunnite de la Syrie et de l’Irak. Deux ans avant que les égorgeurs de l’EIIL n’apparaissent sur la scène mondiale, une étude de sept pages (21), datée du 12 août 2012, élaborée par la Defense Intelligence Agency des Etats-Unis, obtenue par le groupe de droite Judicial Watch, avait averti que grâce au soutien continu accordé par la Coalition américano-sunnite aux djihadistes radicaux sunnites, «Les salafistes, les Frères Musulmans et Al Qaïda en Irak (aujourd’hui appelée EIIL), sont les principales forces qui dirigent l’insurrection en Syrie». Utilisant des fonds octroyés par les États-Unis et les Etats du Golfe, ces groupes avaient transformé les manifestations pacifiques contre Bachar Al Assad en les orientant vers «une direction clairement sectaire (chiites contre sunnites)». Le document note que le conflit était devenu une guerre civile sectaire soutenue par «des puissances religieuses et politiques» sunnites. Il dépeint le conflit syrien comme une guerre mondiale pour le contrôle des ressources de la région avec «l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie soutenant l’opposition (à Assad), tandis que la Russie, la Chine et l’Iran soutiennent le régime». Les auteurs de ce rapport de sept pages du Pentagone semblent approuver l’avènement prédit du califat de l’EIIL: «Si la situation se dénoue, il existe une possibilité d’établissement d’une principauté salafiste, déclarée ou non, dans l’Est de la Syrie (Hasaka et Der Zor) ; ce qui correspond exactement à ce que les puissances soutenant l’opposition veulent afin d’isoler le régime syrien». Le rapport du Pentagone avertit que cette nouvelle principauté pourrait s’étendre, à travers la frontière irakienne, vers Mossoul et Ramadi et  «proclamer la naissance d’un Etat islamique à travers son union avec d’autres organisations terroristes en Irak et en Syrie». Bien sûr, c’est précisément ce qui s’est produit. Et ce n’est pas par coïncidence, les régions de la Syrie occupées par l’État islamique englobent exactement le tracé proposé du pipeline qatari. Mais en 2014, nos mandataires sunnites horrifièrent le peuple américain en coupant des têtes et en causant le déplacement d’un million de réfugiés vers l’Europe. «Les stratégies fondées sur l’idée que l’ennemi de mon ennemi est mon ami peuvent être une sorte d’aveuglement», dit Tim Clemente, qui a présidé la Joint Terrorism Task Force du FBI de 2004 à 2008 et a servi d’agent de liaison en Irak entre le FBI, la police nationale irakienne et l’armée américaine. «Nous avons commis la même erreur lorsque nous avons formé les moudjahidine en Afghanistan. Dès que les Russes sont partis, nos prétendus amis ont commencé à démolir des antiquités, à asservir les femmes, à mutiler les corps et à tirer sur nous», m’a dit Clemente dans une interview.

Lorsque «Jihadi John» de l’Etat islamique a commencé à assassiner des prisonniers en les filmant à la télévision, la Maison-Blanche fit volte-face, parlant moins de la destitution d’Assad et plus de stabilité régionale. L’administration Obama a alors commencé à prendre ses distances à l’endroit de l’insurrection que nous avions financée. La Maison-Blanche pointa un doigt accusateur vers nos alliés. Le 3 octobre 2014, le vice-président Joe Biden a dit à des étudiants, au forum John Fitzerald Kennedy Jr. de l’Institut des sciences politiques de Harvard, que «nos alliés dans la région étaient notre plus grand problème en Syrie». Il a expliqué que la Turquie, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis étaient «tellement déterminés à abattre Assad», qu’ils avaient lancé une «guerre sunnite-chiite par procuration» canalisant «des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à quiconque se battrait contre Assad. Sauf que les personnes qui étaient approvisionnées appartenaient à Al Nusra et Al Qaïda» – Les deux groupes qui ont fusionné en 2014 pour former l’Etat islamique. Biden semblait furieux de ne pas pouvoir compter sur nos «amis» de confiance pour suivre l’agenda américain. Au Moyen-Orient, des dirigeants arabes accusent régulièrement les Etats-Unis d’avoir créé l’Etat islamique. Pour la plupart de  Américains, de telles accusations semblent insensées. Cependant, pour beaucoup d’Arabes, les preuves de l’implication des Etats-Unis sont si abondantes qu’ils concluent que notre rôle dans la promotion de l’Etat islamique doit avoir été délibéré. En réalité, nombre de combattants de l’État islamique et leurs commandants sont, du point de vue idéologique et organisationnel, des successeurs aux djihadistes que la CIA n’a eu de cesse d’entretenir pendant plus de 30 ans, de la Syrie à l’Egypte et de l’Afghanistan à l’Irak. «Tout comme les Syriens fuyant vers l’Europe, aucun Américain ne veut envoyer son enfant mourir pour un gazoduc». Avant l’invasion américaine, il n’y avait pas d’Al Qaïda dans l’Irak de Saddam Hussein. Le président George W. Bush a détruit le gouvernement laïc de Saddam, et son vice-roi, Paul Bremer, dans un acte monumental de mauvaise gestion, a effectivement créé l’armée sunnite, appelée aujourd’hui l’Etat islamique. Bremer a porté les chiites au pouvoir et interdit le Parti Baâth de Saddam, licenciant par là même quelque 700 000 responsables gouvernementaux et du parti, majoritairement sunnites, depuis les ministres jusqu’aux maîtres d’école. Il a ensuite dissous l’armée, forte de 380 000 hommes, qui était à 80% sunnite. Les actions de Bremer ont eu pour effet de dépouiller un million de sunnites irakiens de leur rang, de leurs  propriétés, de leur richesse et de leur pouvoir ; donnant ainsi naissance à une sous-classe, désespérée et en colère, constituée de Sunnites instruits, capables, formés et lourdement armés n’ayant plus grand-chose à perdre. L’insurrection sunnite s’est donnée le nom d’Al Qaïda en Irak. a partir de 2011, nos alliés ont financé l’invasion de la Syrie par les combattants de l’AQI. En avril 2013, après être entrée en Syrie, AQI changea son nom en EIIL. Selon Dexter Filkins du New Yorker, «L’EIIL est dirigé par un conseil d’anciens généraux irakiens… Beaucoup sont membres du parti Baâth laïc de Saddam Hussein qui se sont convertis à l’Islam radical dans les prisons américaines». Les 500 millions $ d’aide militaire des Etats-Unis qu’Obama a effectivement envoyés en Syrie ont presque certainement fini par profiter à ces militants djihadistes. Tim Clemente, l’ancien président du groupe de travail conjoint du FBI, m’a dit que la différence entre les conflits en Irak et en Syrie réside dans les millions d’hommes en âge de combattre qui fuient le champ de bataille pour aller en Europe au lieu de rester dans leur pays et se battre pour défendre leurs communautés. L’explication évidente est que les modérés de la nation fuient une guerre qui n’est pas la leur. Ils veulent tout simplement éviter d’être écrasés entre l’enclume de la tyrannie d’Assad soutenue par la Russie et le vicieux marteau djihadiste sunnite, que nous avons aidé à faire brandir dans le cadre d’une bataille mondiale pour des pipelines concurrents. Vous ne pouvez pas blâmer le peuple syrien pour son refus d’adhérer pleinement à un plan pour leur nation concocté à Washington ou à Moscou. Les superpuissances n’ont laissé aucun autre choix s’agissant d’un avenir idéaliste pour lequel des Syriens modérés pourraient envisager de se battre. Et personne ne veut mourir pour un gazoduc. Que faire alors ? Si notre objectif est la paix à long terme au Moyen-Orient, l’autonomie gouvernementale des nations arabes et la sécurité nationale des Etats-Unis, nous devons entreprendre toute nouvelle intervention dans la région avec un œil sur l’histoire et un désir intense d’apprendre ses leçons. Ce n’est que lorsque les Américains comprendront le contexte historique et politique de ce conflit que nous serons en position d’exercer un contrôle approprié sur les décisions de nos dirigeants. Utilisant les mêmes images et le même langage ayant soutenu notre guerre contre Saddam Hussein en 2003, nos dirigeants politiques ont conduit les Américains à croire que notre intervention en Syrie est une guerre idéaliste contre la tyrannie, le terrorisme et le fanatisme religieux. Nous avons tendance à rejeter comme simple cynisme les opinions de ceux parmi les Arabes qui voient la crise actuelle comme une répétition des mêmes vieux complots liés aux pipelines et à la géopolitique. Mais, si nous voulons avoir une politique étrangère efficace, nous devons reconnaître que le conflit syrien est une guerre pour le contrôle des ressources, indissociable de la myriade de guerres du pétrole, clandestines et non déclarées, que nous avons menées au Moyen-Orient depuis 65 ans. Et seulement lorsque nous considérerons ce conflit comme une guerre par procuration pour un gazoduc les évènements deviendront-ils compréhensibles. C’est le seul paradigme qui explique pourquoi le Parti républicain au Congrès et l’administration Obama font toujours une fixation sur le changement de régime plutôt que sur la stabilité régionale ; pourquoi l’administration Obama ne peut pas trouver de modérés syriens pour mener la guerre ;  pourquoi l’EIIL a fait sauter un avion de ligne russe ; pourquoi les Saoudiens viennent juste d’exécuter un puissant chef religieux chiite et avoir leur ambassade brûlée à Téhéran ; pourquoi la Russie est en train de bombarder des combattants autres que ceux de l’EIIL et pourquoi la Turquie est allée jusqu’à abattre un avion russe. Les millions de réfugiés qui se déversent actuellement sur l’Europe sont des réfugiés qui résultent d’une guerre des gazoducs et des bévues de la CIA. Clemente compare l’EIIL aux FARC de Colombie – Un cartel de la drogue avec une idéologie révolutionnaire pour inspirer ses fantassins. «Vous devez considérer l’EIIL comme un cartel pétrolier», dit Clemente. «En fin de compte, l’argent est la justification principale. L’idéologie religieuse est un outil qui inspire ses soldats et les motive à donner leur vie pour un cartel pétrolier». Une fois que nous avons dépouillé ce conflit de sa patine humanitaire et reconnu le conflit syrien comme une guerre du pétrole, notre stratégie de politique étrangère devient claire. Tout comme les Syriens fuyant vers l’Europe, aucun Américain ne veut envoyer son enfant mourir pour un gazoduc. Notre première priorité devrait être plutôt celle dont on ne parle jamais – Nous devons nous débarrasser de notre addiction au pétrole du Moyen-Orient, un objectif de plus en plus réalisable étant donné que les États-Unis deviennent plus indépendants en matière d’énergie. Ensuite, nous avons besoin de réduire considérablement notre profil militaire dans le Moyen-Orient et de laisser les Arabes gouverner l’Arabie. Hormis l’aide humanitaire et la garantie de la sécurité des frontières d’Israël, les États-Unis n’ont aucun rôle légitime dans ce conflit. Si les faits prouvent que nous avons joué un rôle dans la création de la crise, l’histoire montre que nous disposons de peu de pouvoir pour la résoudre.

En contemplant l’histoire, il est stupéfiant de constater la constance étonnante avec laquelle pratiquement chaque intervention violente entreprise par notre pays au Moyen-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale a abouti à un échec misérable et à un retour de manivelle horriblement coûteux. Un rapport (22) du Département américain de la Défense de 1997 a conclu que «les données montrent une forte corrélation entre les actions américaines à l’étranger et une augmentation des attaques terroristes contre les Etats-Unis». Avouons-le, ce que nous appelons la «guerre contre le terrorisme» n’est en fait qu’une autre guerre du pétrole. Nous avons dilapidé 6000 milliards de dollars dans trois guerres à l’étranger et pour la sécurité nationale d’un Etat belliqueux, depuis que le pétrolier Dick Cheney a déclaré la «longue guerre» en 2001. Les seuls gagnants ont été les entrepreneurs militaires et les compagnies pétrolières qui ont empoché des profits historiques, les agences de renseignement qui se sont développées de façon exponentielle en puissance et en influence au détriment de nos libertés et les djihadistes qui ont utilisé invariablement nos interventions comme leur outil de recrutement le plus efficace. Nous avons compromis nos valeurs, massacré notre propre jeunesse, tué des centaines de milliers de personnes innocentes, bafoué notre idéalisme et dilapidé nos trésors nationaux dans des aventures infructueuses et coûteuses à l’étranger. Dans la foulée, nous avons aidé nos pires ennemis et transformé l’Amérique, jadis un modèle de liberté pour le monde, en un Etat de surveillance en matière de sécurité nationale et un paria moral au plan international. «Il est temps pour les Américains de détourner l’Amérique de ce nouvel impérialisme et de la remettre sur la voie de l’idéalisme et de la démocratie» Les pères fondateurs de l’Amérique ont mis en garde les Américains contre les armées permanentes, les imbroglios à l’étranger et, selon le mot de John Quincy Adams, contre la tentation d’«aller à l’étranger en quête de monstres à détruire». Ces hommes sages ont compris que l’impérialisme à l’étranger est incompatible avec la démocratie et les droits civils au pays. La Charte de l’Atlantique a fait écho à leur idéal américain séminal que toute nation devrait avoir le droit à l’autodétermination. Au cours des sept dernières décennies, les frères Dulles, le gang Cheney, les néoconservateurs et consorts ont détourné ce principe fondamental de l’idéalisme américain et déployé notre appareil militaire et de renseignement au service des intérêts mercantiles des grandes entreprises et, en particulier, les compagnies pétrolières et les entrepreneurs militaires qui se sont littéralement enrichis de ces conflits.

Il est temps pour les Américains de détourner l’Amérique de ce nouvel impérialisme et de la remettre sur la voie de l’idéalisme et de la démocratie. Nous devrions laisser les Arabes gouverner l’Arabie et diriger nos énergies vers la grande œuvre de construction de la nation américaine. Nous devons commencer ce processus, non pas en envahissant la Syrie, mais en mettant fin à la dépendance ruineuse vis-à-vis du pétrole qui a perverti la politique étrangère des Etats-Unis depuis un demi-siècle.

Fin

==========================================================Références

16 – Lire l’article, daté du 17 avril 2011, du Washington Post: “U.S. secretly backed Syrian opposition groups, cables released by WikiLeaks show” (Les Etats-Unis ont soutenu secrètement des groupes d’opposition, révèlent des télégrammes publiés par Wikileaks): https://www.washingtonpost.com/world/us-secretly-backed-syrian-opposition-groups-cables-released-by-wikileaks-show/2011/04/14/AF1p9hwD_story.html

17 – Consulter le document du Département d’Etat américain intitulé « Syria: Weighing the Obama Administration’s Response» (Syrie : évaluer la réponse de l’administration Obama):http://www.state.gov/secretary/remarks/2013/09/213787.htm

18 – Lire l’article du Washington Post, daté du 4 septembre 2013, intitulé “The House’s Syria hearing: Live updates” (l’audition au Congrès concernant la Syrie) , à l’adresse: https://www.washingtonpost.com/blogs/post-politics-live/liveblog/the-houses-syria-hearing-live-updates

19 – Lire l’article intitulé “The Red Line and the Rat Line” (La ligne rouge et les réseaux d’approvisionnement) dans la London review of Books du 17 avril 2014, à l’adresse: http://www.lrb.co.uk/v36/n08/seymour-m-hersh/the-red-line-and-the-rat-line

20 - Consulter le document “Unfolding the Future of the Long War: Motivations, Prospects, and Implications for the U.S. Army” (Révéler l’évolution de la Longue Guerre: motivations, perspectives et implications pour l’armée américaine), à l’adresse:http://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/monographs/2008/RAND_MG738.pdf

21 – Accessible à l’adresse:https://www.judicialwatch.org/wp-content/uploads/2015/05/Pg.-291-Pgs.-287-293-JW-v-DOD-and-State-14-812-DOD-Release-2015-04-10-final-version11.pdf

22 – Lire “The Defense Science Board 1997 Summer Study Task Force on DoD Responses to Transnational Threats, Volume II Force Protection Report” (Etude du Comité scientifique de la défense sur les réponses du département de la défense aux menaces transnationales, 1997):https://www.hsdl.org/?view&did=439554