Rachid Fezouine, ancien président du FAC :«J’étais victime d’abus de toutes sortes de la Issaba, mais j’ai tenu bon !»

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 Rachid Fezouine, un homme persécuté. Ce cadre et militant du sport qui avait fait beaucoup de bien à sa discipline, le cyclisme, s’est retrouvé poursuivi, car il n’a pas accepté de cautionner les magouilles érigées en système dans le milieu sportif. Obligé de se cacher, il a toutefois continué son combat contre l’ordre imposé par l’ancienne «Issaba». Son combat est celui de tous les cadres broyés par un système corrompu.

Q-Tout le monde ne connaît pas la situation difficile que vous subissez depuis de longs mois. Vous êtes en rupture de ban, pour ne pas dire en fuite, pour avoir refusé de vous présenter à une convocation de la justice. Pourquoi ? Je ne me considère nullement en fuite. Tout le monde sait que je passais de tribunal en tribunal depuis des années. J’ai toujours répondu présent aux nombreuses convocations de la justice de mon pays, sauf à la dernière. C’était le seul moyen pour moi d’éviter un piège tendu par mes adversaires qui avaient le bras long à l’époque. Je savais que si je me présentais à cette fameuse convocation, je n’aurais plus l’occasion de me défendre librement par la suite et de me faire entendre.

 Q-Vous étiez à ce point persécuté par cette bande. Qui sont ces gens qui s’acharnaient contre vous et pour quelles raisons ?On peut dire que la liste est longue, mais je ne peux parler que des personnes sur lesquelles je possède des preuves. J’ai, déjà, diffusé sur ma page facebook et sur les réseaux sociaux, une lettre confidentielle de l’ex-Premier ministre, Abdelmalek Sellal adressée au ministre de la Jeunesse et des Sports de l’époque, Mohamed Tahmi,  dans laquelle il le somme de diligenter une enquête sur la gestion de la Fédération de cyclisme que je présidais. Ca s’est fait à la demande de Mustapha Berraf, l’ex-président du COA.

Q-C’était à quelle période ? C’était en 2015, alors que j’étais encore membre du bureau exécutif du Comité olympique. Il faut savoir qu’à cette période, j’avais encore de bonnes relations avec Berraf. D’où mon grand étonnement lorsque j’ai su qu’il me préparait un sale coup, dans le dos.

 Q-De quoi on vous accusait au juste ? Justement c’est la question que je me pose jusqu’à maintenant et à laquelle je n’ai pas de réponse. Mais dans la fameuse lettre de l’ex-Premier ministre Sellal, adressée au ministre Tahmi, on vous soupçonnait de détournements de biens publics et d’association de malfaiteurs…

Oui tout à fait. D’ailleurs, Tahmi n’a pas tardé à diligenter une inspection en envoyant des inspecteurs du ministère pour décortiquer ma comptabilité et ma gestion. Sur le plan comptable, ils n’ont trouvé aucune anomalie. Cependant, sous la pression du ministre Tahmi, ils ont émis 14 réserves contre moi et j’avais un délai  d’un mois pour lever ces  réserves et répondre à leurs injonctions, conformément à la règlementation, chose que j’ai faite en bonne et due forme. Mais alors que le délai n’avait pas encore expiré, j’ai été étonné de recevoir une convocation de l’Office central de la répression de la corruption, à laquelle j’ai évidemment répondu.

Q- Que s’est-il passé ensuite ? Dans les délais de réserve, j’ai levé toutes les ambiguités. J’ai été ensuite reçu par l’inspecteur général du MJS, M. Chaâlal. Et à ma question de savoir si tout était en règle et conforme dans la gestion de la Fédération, il me répond par l’affirmative. Quand je lui ai demandé de me fournir un document justificatif confirmant que le ministère n’a plus rien à me reprocher, il m’a dit qu’il ne pouvait pas, suite aux instructions du ministre Tahmi !

Q-Et quelle était la suite du feuilleton ? L’inspection ministérielle et l’Office de répression de la corruption, n’ayant rien donné, ils ont alors sollicité leur ami, l’ancien Directeur général de la Sûreté nationale, Abdelghani Hamel. Ce dernier ordonne à son chef de sûreté de la wilaya d’Alger de se mettre de la partie, il s’exécuta en m’envoyant à son tour un commissaire à la Fédération qui pour une perquisition et une saisie de matériel sans aucune injonction de la justice. C’est-à-dire qu’il a agi en son propre nom et non sur une instruction du procureur. J’ai en ma possession le document qui le prouve.

 Q-A-t-on réussi à vous incriminer ou à retenir contre vous des preuves irréfutables ? Rien de tout cela. J’ai néanmoins subi une grosse pression, des calomnies pour ternir mon image. J’ai même reçu des menaces. J’ai été victime d’abus de toutes sortes dont je vous épargne les détails.

Q-L’enquête n’était pas terminée pour autant ? Tout à fait. Même si l’enquête était négative, le responsable de l’Office de la répression de la corruption a jugé bon de transmettre le dossier au niveau du tribunal de Sidi M’hamed. J’ai obtenu un non lieu en première instance, mais le procureur a fait appel contre le jugement. Ensuite, c’était expertise après expertise et ça n’en finissait plus. J’ai subi pleines d’accusations, je suis passé dans la majorité des chambres du palais de justice de Sidi M’Hamed. Malgré tout cet acharnement et ces attaques, j‘ai été à chaque fois blanchi par la Justice.

Q-Comment se fait-il qu’avec leur grande influence, leur puissance de l’époque, ils n’ont pas pu vous condamner ? Parce qu’ils n’avaient rien de concret pour pouvoir le faire. Cela dit, le harcèlement judiciaire s’est poursuivi pendant des années jusqu’au jour où j’ai été convoqué par le commissaire de la brigade économique et financière d’Alger qui m’a clairement fait savoir que les instructions venaient d’en haut et que seule la connaissance d’un haut gradé pouvait me faire tirer de cette affaire. Mon interrogatoire a été suivi par beaucoup d’aller et retour entre le commissariat et le tribunal afin d’obtenir ma garde à vue. Chose que le procureur a refusé pour manque d’éléments sérieux.

 Q-Il a été obligé de vous relâcher, alors ? Absolument, il ne pouvait pas faire autrement, mais  le commissaire m’a dit que si ce procureur a refusé ma garde à vue, il trouvera bien un autre qui acceptera sa salle besogne. Il fallait m’y préparer.

Q-C’est ce qui s’est passé, on imagine ? Effectivement, une semaine plus tard, il passe à mon domicile pour me remettre une nouvelle convocation en me disant que cette fois ci, c’était la bonne. N’ayant rien à me reprocher, je me présente au commissariat. Je me retrouve avec une vingtaine de personnes. Le procureur appelle une nouvelle fois le commissaire pour le sommer de compléter le dossier  qui était vide pour justifier une quelconque inculpation. Je suis de nouveau relâché. Mais j’ai appris devant le procureur que ce commissaire avait demandé une ouverture d’une enquête sans plaignant en 2016, et sans que j’en sois informé. Mais ce jour là, il avait convoqué le président de la FAC en fonction, M. Kerboua en tant que plaignant, c’était en 2018. A ne rien comprendre ! Je dois préciser que M. Kerboua a déclaré devant le procureur n’avoir  jamais porté plainte contre moi, au nom de la Fédération. Pour moi, le dossier était clos.

Q-Ce n’était apparemment pas le cas … Effectivement, huis mois plus tard je suis rappelé par la justice. Cette fois, je sens un coup fourré. Ce n’était pas comme les fois précédentes. Il y avait quelque chose qui se préparait quelque part contre moi. J’apprends, en effet, que mon sort était scellé au niveau du tribunal de Sidi M’hamed, ainsi que dans certains cercles du ministère de la Justice au temps du ministre Tayeb Louh. Mon dossier était bien ficelé grâce aux manœuvres de mes ennemis.

Q-Qu’est-ce qu’ils vous préparaient, selon vous ? 24 h avant la date de la convocation, j’ai appris que j’allais être mis sous mandat de dépôt en express. Je décide alors de ne pas me présenter, car en prison je ne pouvais plus me défendre

Q-Comment comptez-vous  à présent régler votre problème avec la justice? Grâce au Hirak et aux changements qu’a connu la Justice, Dieu merci, la qualification de mon affaire a été reconsidérée.  Au lieu d’être inculpé pour détournement de biens publics et pour association de malfaiteurs, des charges passibles de 10 ans de prison, le juge a retenu comme seul charge, mon absence lors du procès et j’ai écopé de deux ans de prison pour non présentation. Mais comme c’est une condamnation par contumace, j’ai droit à un pourvoi en cassation, ce que je compte faire.

Q-Quand comptez-vous vous présenter devant le juge ? Je compte le faire prochainement en souhaitant que cette fois-ci, je serai entendu et que l’on va me permettre de me défendre  pleinement et librement. Je l’espère en tout cas.

Q-Comment votre famille vit cette situation de séparation ? Péniblement, vous l’imaginez. Ma famille a subi beaucoup de pressions depuis que je suis loin de chez moi. Rien ne pourra réparer les préjudices moraux que lui a causés la  conspiration montée par mes détracteurs. Cette affaire a chamboulé toute notre vie. C’est vrai que c’est une période très douloureuse, mais à bien y penser, je considère que je m’en sors pas mal par rapport à d’autres Algériens ayant subi l’injustice de cette bande de «voyous». Je suis vraiment désolé de constater que durant les deux dernières décennies, le système algérien est devenu une machine à broyer ses enfants et ses cadres.

Q-Cela fait combien de temps que vous êtes séparés  de votre famille ? 17 mois. C’est une condamnation sans condamnation à vrai dire. J’ai réussi à faire croire à mes filles que je suis en mission en Afrique, mais c’est toujours une déchirure pour moi de répondre à la question «papa quand est-ce que tu rentres à la maison». Les gens auront néanmoins, du mal à croire qu’un «petit» président de Fédération soit persécuté de la sorte par d’anciennes hautes autorités du pays, comme Sellal, Hamel, Tahmi, ou encore Berraf que vous considérez comme le principal instigateur. Si je n’avais pas les documents confidentiels qui le prouvent, effectivement, personne ne pourrait le croire. Ils ont réussi à constituer un réseau extraordinaire pour faire du mal à leurs adversaires. C’est du trafic d’influence. Comme par hasard, toutes ces personnes, à deux éléments près, se trouvent aujourd’hui en prison.

Q-Franchement, on a du mal à expliquer et à comprendre cet acharnement. On dit, néanmoins, que votre réussite à la FAC dérangeait, est-ce vrai ? Cela pourrait en effet expliquer beaucoup de choses. Le travail accompli par mon équipe et moi-même, leur a donné le tournis. En deux mandats, la Fédération a augmenté ses recettes de 3000%. Elle a pu acheter 1000 vélos aux petites catégories pour une valeur de 5 milliards de centimes. On allait devenir autonomes, la subvention allouée par l’Etat pour le GTAC (Grand Tour d’Algérie de Cyclisme Ndlr) et la Fédération ne dépassait pas 8%. Il y avait aussi le fait qu’on n’arrêtait pas de dénoncer les problèmes du secteur, géré par une bande de voyous, pas tous heureusement.

Quels étaient ces problèmes ? Le plus édifiant est celui des nouvelles infrastructures. Les stades et les piscines et pratiquement toutes les infrastructures ne sont pas aux normes internationales, alors que leurs réalisations ont coûté 5900 milliards de centimes. Ce sont des questions qu’on se posait.  Moi, l’image qui a toujours hanté mon esprit, c’est celle de ces jeunes noyés en mer en  voulant changer de vie et  chercher l’espoir ailleurs. Mon sentiment est qu’ils ont été spoliés par certains responsables.

Q-Même si vous dites que vous êtes innocent, certains ne le croient pas et affirment que vous n’êtes pas exempt de tout reproche ? Quand vous faites face à ce genre d’ennemis qui ont le pouvoir, l’argent et les médias, on peut vous coller n’importe quelle image. On a fait de moi, le chef de la «Issaba» du sport. J’aimerais bien savoir comment et quelles sont leurs preuves. Cela dit, je ne regrette rien.  Dans ce combat pour ma dignité et mes droits, il s’est produit un miracle fabuleux. C’est la puissance divine qui l’a provoqué, je veux parler du Hirak. On est passé de la déprime totale à un espoir et une manière différente de voir les choses. Il a complètement chamboulé la vie des Algériens.

Q-Toutes ces accusations contre vous sont fabriquées, pouvez-vous le prouver encore ? Il faut savoir aussi que la plupart des affaires dans lesquels je suis, soi-disant, incriminé n’ont  jamais abouti. Elles se sont toujours arrêtées au stade de l’instruction. Le seul problème est que je n’ai jamais voulu marcher dans leurs combines, malgré leurs menaces. Je vais vous donner une autre preuve de mon innocence.

Q-Allez-y ? Quand vous passez à l’Office central de répression de la corruption à Hydra et je vous assure que je ne savais même pas quel était son rôle ni que ça existait. J’ai fait face pendant des jours à des enquêteurs très compétents et très professionnels et j’en suis sorti sans aucune inculpation ou même un reproche. Pour moi, c’était déjà une grande victoire. Aussi, est ce que vous pensez franchement, que quelqu’un qui a quelque chose à se reprocher quand il passe son temps sur les plateaux de télévision, à la radio et dans les journaux, à dénoncer la mauvaise gestion et la corruption qui gangrène le secteur du sport ?

Q-En tant que président de la FAC vous avez pu relancer le Tour d’Algérie (GTAC). Est-ce que c’est l’un de vos plus grands exploits à la Fédération ? Le GTAC était une aventure formidable et extraordinaire qui avait plusieurs dimensions. Il y avait d’abord l’aspect technique qui permettait à nos coureurs de faire plusieurs courses à la fois et de se frotter au niveau international. Le GTAC est devenu la plus longue course au monde avec 22 jours de compétition. Il y avait aussi l’aspect commercial avec la caravane publicitaire qui précédait la course de quelques heures. En plus du système étoile que l’on a créé et qui nous permettait de passer trois jours dans une ville, pour exposer différents produits locaux sous forme de salon.

Q-C’était aussi une vitrine pour faire connaître l’Algérie, n’est-ce pas ? Tout à fait. Il faut savoir que beaucoup d’étrangers ne connaissent pas notre pays, et le GTAC leur a permis de le découvrir. Le GTAC était un moyen de promotion de l’image ALGERIE à l’international. On avait un projet avec une société étrangère pour diffuser le Tour d’Algérie en direct dans une centaine de pays. Avec les droits de retransmission de  cette opération, on pouvait nous permettre non seulement de financer le GTAC mais également d’autres disciplines.

Q-Quel souvenir en gardez-vous ? J’en garde de merveilleux souvenirs, malheureusement l’éclatant succès du GTAC a suscité l’appétit vorace des charognards, de tout genre, qui gravitent dans le secteur des sports. Il a été la malheureuse victime de son succès.

Q-Revenons à votre cas, si vous en sortez de cette affaire, si ce qu’on vous souhaite, allez-vous reprendre du service dans le milieu sportif. Franchement, après toutes les péripéties que j’ai vécues, je ne le pense pas. J’estime avoir fait ma part de boulot. Est-ce qu’on a réussi ou pas, seul l’avenir nous le dira. Il faut laisser la place à la nouvelle génération. J’aspire seulement à reprendre mes études et rester auprès de ma famille et de mes deux petites filles pour essayer de rattraper le temps perdu.

Q-Pour terminer êtes-vous serein pour l’avenir ? Je le suis. En tout cas je ne regrette rien. Je remercie ma famille et mes proches pour leur soutien indéfectible et tous ceux qui ont pris le risque de m’aider et qui m’aident encore pour ne pas tomber dans les griffes de ces brigands de bas étage.

Entretien réalisé par Ali Nezlioui