Rédha Younes Bouacida, économiste à l’Echo d’Algérie : «Les PME algériennes contribuent faiblement à la promotion du secteur industriel»

0
71

Dans un entretien accordé exclusivement au quotidien L’Echo d’Algérie, l’économiste et professeur universitaire, Rédha Younes Bouacida a bien voulu décortiquer l’état de la situation économique algérienne qui demeure en stand-by depuis plusieurs années, et surtout pendant les six mois derniers, à la suite de la propagation de la pandémie Covid-19 en Algérie. Notre interlocuteur assure qu’une bonne gouvernance pourrait redresser la barre de l’économie nationale.

L’Echo d’algérie : Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs  ? Professeur Rédha Younes Bouacida : Je suis docteur en sciences économiques de l’université Aix Marseille III, France. Actuellement, je suis enseignant/ chercheur à l’université de Skikda, chercheur associé dans l’équipe Maghtech-DIM, Clersé UMR 8019 du CNRS Université de Lille 1 et adhérent au Réseau de Recherche sur l’Innovation (RRI/France).  Mes travaux de recherche portent essentiellement sur l’économie du développement, l’économie de la connaissance, l’innovation et la compétitivité des entreprises ainsi que sur le développement durable.

Pendant plusieurs années, l’économie algérienne n’est toujours pas une économie de marché et pas tout à fait une économie planifiée, où réside le problème sincèrement ? Je pense que le problème en Algérie réside dans l’échec des politiques économiques qui ont commencé dans les années 1990 mais surtout dans la déception des politiques en matière de recherche et d’innovation entamées depuis plus de deux décennies pour construire une nouvelle économie. Cela a compromis la construction d’un appareil industriel performant et l’évolution du modèle économique actuel vers un modèle de croissance impliquant l’utilisation croissante des connaissances et du travail qualifié. Aujourd’hui, le pays éprouve toujours de grandes difficultés à enclencher le cercle vertueux de la croissance pour sortir du sous-développement et assurer des conditions d’existence décentes à sa population. Dès lors, la transition du modèle économique algérien vers un modèle de croissance fondée sur l’économie de la connaissance s’impose pour construire une économie solide. C’est-à-dire qu’il faudrait aller vers un mode de développement caractérisé par une marchandisation de biens et de services fortement amplifiée en connaissances et en compétences intellectuelles. Pour ce faire, il faudrait que les pouvoir publics algériens augmentent considérablement les ressources allouées aux investissements dans les connaissances et plus généralement au capital intangible (formation, éducation, activités de recherche, innovation, etc.) pour promouvoir un tissu industriel intensif en connaissances. L’exemple de certains pays comme la Corée du Sud, Taiwan ou la Chine illustre à juste titre cette situation. En effet, ces derniers ont su adapté les variables innovation/progrès/formation de capacités à leur contexte pour remonter le chemin qui les séparait de la frontière technologique et s’y positionner durablement au même titre que les pays les plus avancés. Pour l’Algérie, promouvoir une économie de la connaissance et des activités d’innovation va créer une dynamique de la transformation économique et sociale du pays et va représenter ainsi une nouvelle source de la création de richesse. C’est le moyen pour asseoir durablement la croissance afin de construire une économie moderne basée sur la science et la technologie et favoriser ainsi une insertion dans l’économie mondiale. Le président de la République veille personnellement sur le développement de l’économie nationale, est ce qu’on peut dire que l’Algérie a un modèle de développement, après la création d’un ministère des PME-PMI, aussi la création d’un fonds spécial dédié aux jeunes porteurs de projets et autres ? Comme on le sait, dans les pays développés, les PME représentent des composantes importantes de la structure économique, de part la création d’emplois, l’exportation, le renforcement des interactions avec les IDE (via la sous-traitance) ainsi que l’impulsion de la croissance économique. Ce sont les pouvoirs publics qui mènent les actions nécessaires pour promouvoir ces entreprises afin de favoriser la croissance et le développement. En Algérie, la population totale des PME s’élève à plus de un million d’entités économiques, dont la quasi majorité est de type très petite entreprise. Fort est de constater aussi que la grande partie de ces PME est concentrée dans des secteurs à faible valeur ajoutée (ex : la part des PME dans le secteur industriel est faible et ne dépasse pas les 9%). En somme, les PME algériennes contribuent faiblement à la promotion du secteur industriel. A mon avis, il y a deux problèmes qui entravent le développement de ce secteur. Le premier réside dans le fait que ces PME produisent généralement des biens à faible valeur ajoutée destinés au marché local. Le second, c’est que ces PME n’arrivent pas à se développer et s’ouvrir sur les marchés internationaux. Dans les deux cas, il y a un manque de capacités humaines, de production et d’innovation pour offrir des produits de qualité et conformes aux normes et techniques internationales. Dès lors, les autorités algériennes devront renforcer définitivement leurs actions par la création d’un climat favorable au développement d’entreprises innovantes et de Start-up. Je pense que cela pourrait se faire, d’abord, par la création effective de technopôles qui permettront d’accueillir et accompagner des projets innovants ou en favoriser la création. Et promouvoir le financement des activités de l’innovation (ex : capital risque). Aussi, il faudrait que les relais et les structures d’appui en matière d’innovation qui existent déjà aillent aider ces PME à acquérir les nouvelles connaissances et les technologies nécessaires (brevets, licences, etc.) pour leur développement. Ensuite, je pense que les pouvoirs publics doivent également adopter une stratégie avec IDE, notamment les IDE à fort contenu technologique.

Ces derniers peuvent améliorer l’industrialisation par un mécanisme indirect en renforçant le lien entre l’investissement étranger et le processus de transfert des technologies vers les entreprises locales. En effet, les firmes multinationales aideront les PME algériennes dans le cadre de la sous-traitance, à moderniser ou améliorer leurs installations de production, fournissent aussi une assistance technique, une formation et diverses informations commerciales dans le but d’améliorer la qualité des inputs. En somme, toutes ces actions devront permettre à l’Algérie de construire une industrie nouvelle s’appuyant sur des PME de haute technologie, créateurs d’emploi, de croissance et de développement. Qu’en pensez-vous du projet de la révision de la Constitution et comment il peut dynamiser la roue de développement de l’économie nationale ? Désormais, il ne suffit plus uniquement de mobiliser massivement les facteurs de production pour assurer une croissance durable et un développement, mais il faut aussi une bonne gouvernance. Autrement dit, l’État doit s’approprier des principes comme la transparence de l’action publique, le contrôle de la corruption, la liberté de fonctionnement et de régulation des marchés, la démocratie et l’État de droit, l’efficience des services publics et la stabilité politique. Au plus simple, de tout ce qui confond à l’application des règles au service de  «bien gérer» et rendre la politique efficace pour le développement. Dans cette perspective, les institutions algériennes doivent évoluer rapidement. Il faut entendre ici l’ensemble des institutions formelles et informelles incluant les valeurs et la culture. Au sens large, elles définissent «the rules of the game ». C’est-à-dire, les règles du jeu de la société (ou les contraintes conçues qui structurent les interactions humaines) qui permettent de réduire l’incertitude inhérente aux relations humaines, que celles-ci soient politiques, sociales ou économiques. En Algérie, les obstacles institutionnels, la bureaucratie et les problèmes de corruption ainsi que le faible climat des affaires en général constituent un véritable frein au développement. Ainsi, l’Algérie devrait s’approprier l’outillage de la «bonne gouvernance», avancé comme un ensemble de mesures techniques pour qu’elle puisse construire une économie moderne et amorcer son développement. Une confiance que les individus auront dans le respect des règles au niveau de l’ensemble de la société. Au final, l’évolution des institutions va permettre de construire un Etat fort en Algérie et donnera aux populations l’envie de travailler, d’investir, d’épargner, d’éduquer leurs enfants, à la créativité et à l’innovation, actes qui sont au cœur de la croissance et le bien-être de tous. La pandémie Covid-19 a déclenché une crise économique mondiale, où l’économie algérienne est lourdement impactée par le confinement. Aussi, la baisse du prix du pétrole a paralysé l’économie, un commentaire ? Comme on le sait, depuis l’apparition de la pandémie de la Covid-19, l’économie mondiale est toute entière fragilisée. Dans les pays développés et émergeants, moteurs de la croissance économique mondiale, le confinement depuis le mois de mars a entraîné une chute historique de leur PIB. Le monde entier est entré dans une récession économique. Ainsi, la crise sanitaire liée au coronavirus a montré toute la vulnérabilité des économies mondiales, à des degrés différents, face à des chocs externes imprévisibles. En ce qui concerne le cas de l’Algérie, la situation est encore plus grave à cause de sa dépendance vis-à-vis des recettes des hydrocarbures. Avec plus de 95% des exportations qui proviennent du secteur des hydrocarbures, et la chute des prix de pétrole sur les marchés mondiaux du fait de la baisse de l’activité économique mondiale, le pays se retrouve au bord du gouffre financier. En fait, cette situation n’est pas nouvelle pour l’Algérie dans la mesure où le pays a dépensé des décennies entières sans trouver le remède potentiel, à savoir la capacité à enrayer la malédiction des ressources naturelles afin de construire une économie solide. La relative aisance qui résulte du secteur des hydrocarbures en Algérie devrait ouvrir des perspectives prometteuses pour une transformation en profondeur du modèle économique qui pourrait évoluer vers une économie fondée sur la connaissance pour la création d’une nouvelle richesse. Les pays en développement qui ont su tirer parti de la richesse de leur «terre rare» pour lutter contre la pauvreté et le sous-développement avec un certain succès, comme l’Indonésie ou la Malaisie, constitue un parfait exemple.

Face à la dure réalité économique, le dinar a perdu près de 20% de sa valeur et continue sa courbe baissière dans les transactions de la Banque d’Algérie, la monnaie locale peut-elle résister face à la devise étrangère ? D’abord pour donner une idée concrète au lecteur, il faut savoir que la dépréciation d’une monnaie signifie la baisse de sa valeur par rapport à une ou plusieurs monnaies étrangères. Donc la dépréciation ne résulte pas d’une décision des autorités monétaires d’un pays, car si c’est le cas, on est face à une dévaluation de la monnaie, c’est-à-dire une dépréciation de la monnaie nationale par la banque centrale. En Algérie, depuis le 1er janvier 2020, le dinar a perdu plus de 14% de sa valeur. Selon la banque d’Algérie, l’Euro a terminé la semaine dernière sur le marché de change à plus de 152 dinars, soit la plus faible valeur du dinar face à la monnaie européenne depuis 2001. Et face au dollar, la dépréciation du dinar a été à plus de 8% pour les 12 derniers mois. La dépréciation du dinar face aux devises étrangères s’est produite pour divers raison : (1) l’instabilité politique qu’a connu le pays ces derniers mois et la perte de confiance de la part des investisseurs, (2) la baisse des recettes d’exportation des hydrocarbures à cause de la crise sanitaire que traverse le monde et la baisse de l’activité économique mondiale, (3) les forts déficits de l’Etat, (4) la baisse des réserves de change, (5) l’excédent de la monnaie nationale en circulation suite à la mise à contribution de la «planche à billets» ces deux dernières années, et (6) le fait que certains importateurs malhonnêtes utilisent la formule de «surfacturation» pour vendre des devises sur le marché noir. Et on pourrait ajouter une autre cause liée au fait que l’Algérie ne possède pas une base industrielle diversifiée et performante pour exporter et faire rentrer au pays des devises.  Si la dépréciation du dinar arrange les affaires des pouvoirs publics pour combler le déficit budgétaire, elle impacte considérablement le pouvoir d’achat des algériens. C’est la conséquence de l’augmentation des prix des produits qui sont importés, et la répercussion de cette hausse sur le prix des biens et services vendus aux consommateurs (inflation des prix). Cette dépréciation du dinar aura aussi de lourdes conséquences sur les entreprises qui importent du matériel, des équipements et des matières premières pour leur fonctionnement. Malheureusement, je pense bien que cette situation risque de continuer un bout de temps. Dès lors, on va assister à une baisse du pouvoir d’achat des ménages, une augmentation du chômage, un mécontentement des personnes qui voyagent, se soignent et font des études à l’étranger, etc. Bref, nous serons face à un mécontentement social. L’ouverture des bureaux de change en Algérie afin de substituer les échanges s’opérant sur le marché noir, sont-ils obligatoires ? Personnellement, je ne pense pas. Car à mon avis, l’ouverture des bureaux de change des devises constitue une meurette et non pas une solution en profondeur pour le problème qui est posé. En effet, si le marché du change va devenir libre et réglementé en sortant de l’informel, où va-t-on pouvoir trouver les stocks des devises pour alimenter ces bureaux de change régulièrement ? Est-ce que ces bureaux de change seront rentables pour leurs possesseurs et intéressants pour les algériens ? Sincèrement, je pense que la meilleure façon de lutter contre le marché noir et la pénurie des devises en Algérie est de construire une économie solide et moderne afin d’intégrer le marché mondiale et faire entrer des devises au pays. Cela ne pourrait se réaliser que par une inflexion notable du modèle de croissance, qui se conjugue avec création d’emplois, croissance économique et réduction des inégalités sociales et de la pauvreté. Dès lors, l’Algérie a besoin de former des compétences et construire un appareil scientifique et technologique développé afin de construire de nouvelles capacités. Cela va permettre d’instaurer de nouvelles activités manufacturières à fort contenu en technologie et en travail qualifié permettant ainsi de dégager des montants élevés de valeur ajoutée et s’enrichir régulièrement. En ce sens, cela se distingue de la capacité exportatrice fondée sur l’exploitation de ressources naturelles, avec un revenu qui dépend de facteurs exogène à la nation,  et dont les produits des industries extractives sont limités, en quantité, par le caractère fini des ressources existantes.

M.W. B.