Les incidences des tensions en Ukraine sur le cours des hydrocarbures, les produits alimentaires et la sécurité mondiale

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L’objet de cette présente contribution sur un sujet d’une brûlante actualité, les impacts géostratégiques et énergétiques de la crise ukrainienne reprend différents développements que j’ai donnés à Africapresse Paris, l’hebdomadaire Jeune Afrique Paris, au Monde.fr et à la radio/Beur TV Paris, thème qui sera certainement abordé à un déjeuner débat au siège du Sénat français à Paris, en présence de différents ambassadeurs étrangers accrédités en France, dont les USA, les pays du Golfe, européens, de personnalités internationales de différents horizon, des experts internationaux et sénateurs français le 9 mars 2022, rencontre à laquelle j’ai été invitée.

Par Abderrahmane Mebtoul Professeur des Universités (expert international)

1.- Avec les tensions géostratégiques, l’Europe est dépendante de plus de 26% pour le pétrole et plus de 47% de la consommation de gaz premier exportateur mondial de gaz naturel ont fait flamber le prix du pétrole qui a été coté le 6 mars 2022, 12h GMT, à 118,03 $ pour le Brent et pour le Wit 115,03. Le 4 mars 2022, les cours du gaz naturel en Europe ont enregistré un nouveau plus haut historique, le contrat du Dutch TTF Futures, qui sert de référence en Europe, a atteint 199,99 € le mégawatteure. Les trois plus grands producteurs mondiaux qui ont une influence sur le prix du pétrole sont les Etats-Unis, la Russie et l’Arabie saoudite avec entre 10/11 millions de barils/j. Pour le gaz traditionnel les plus grandes réserves mondiales sont détenues par la Russie 45 000 milliards de mètres cubes gazeux, l’Iran 35 000 et le Qatar plus de 15 000. La Russie possède 6,4% des réserves mondiales de pétrole et surtout 17,3% des réserves de gaz naturel étant le second producteur mondial de gaz derrière les États-Unis, mais est le premier pays exportateur au monde, l’économie russe étant très fragile parce que ses exportations sont peu diversifiées, étant fortement dépendante des hydrocarbures (gaz et produits pétroliers) qui représente 25% de la richesse produite (PIB) et 57% de ses exportations. Selon la société de conseil Enerdata, l’Union européenne est le troisième plus gros consommateur d’énergie du monde en volume, derrière la Chine et les Etats-Unis, la consommation énergétique primaire s’étant élevée à 1,3 milliard de tonnes d’équivalent pétrole en 2019 pour environ 447 millions d’habitants, contre 2,2 milliards aux Etats-Unis pour 333 millions d’habitants la même année. Plus de 70% de l’énergie disponible européenne est d’origine fossile : le pétrole (36%), le gaz (22%) et le charbon (11%) dominent ainsi les autres sources d’énergie, même si leur part dans le mix en Europe a diminué de 11 points depuis 1990. A l’inverse, les énergies renouvelables représentaient plus de 22% de la consommation finale d’énergie dans l’UE en 2020, contre 16% en 2012. Avec une extrapolation de 50% horizon 2030. Selon Eurostat, les principaux fournisseurs de l’UE entre 2020/2021, étaient la Norvège (20%), l’Algérie (11%, d’autres), les Etats-Unis (6%) et le Qatar (4%) et le plus grand fournisseur étant la Russie avec 46/47% avec des disparités pour le gaz russe : l’Allemagne (66%), l’Italie 45% avec une percée de l’Algérie, la Bulgarie (75%), la Slovaquie (85%), l’Estonie (93%) la Finlande (97,6%) ou encore la Lettonie et la République tchèque (100% Italie 45%. D’autres pays sont moins dépendants comme les Pays Bas 26%, la France 17% grâce au nucléaire, l’Espagne 10%, l’Algérie étant un acteur dominant et la Slovénie 9%. Selon certains experts de l’Union européenne, une diminution, voire un arrêt total, des livraisons de gaz russe serait fort dommageable pour de nombreux pays européens, les alternatives existent, mais étant coûteuses. Pour pouvoir analyser les véritables impacts et enjeux économiques il est intéressant d’analyser le flux des échanges commerciaux entre la Russie et le reste du monde d’une part et les flux entre l’Europe et la Russie pour 2021, selon les statistiques internationales. Pour l’Europe les principaux partenaires à l’exportation sont le reste du monde 56,5%, les USA 8,3%, la Chine 10,2%, la Suisse 7,2%, la Russie 4,1%, et la Turquie 3,6%. Les principaux pays à l’importation sont le reste du monde 49,6%, la Chine 22,4%, les USA 11%, la Russie 7,5%, la Suisse 5,9% et la Turquie 3,7%. Quant à la Russie, pour les importations, les principaux partenaires pour les importations sont l’Union européenne 34%, la Chine 23%, Biélorussie 5%, USA 6%, Turquie 2%, la Corée du Sud 3% et autres pays 27%. Pour les partenaires en matière d’exportation, nous avons l’Union européenne 38%, la Chine 14%, Biélorussie 5%, USA 3%, Turquie 5%, et la Corée du Sud 4% et autres 31%. Du fait de l’interdépendance des économies au niveau mondial, cette situation a des retombées négatives sur la Russie, où une simulation de l’Union européenne de fin février 2022, donne un impact négatif sur le PIB russe, moins 2,9% pour le gaz, les exportations gazières vers l’Europe représentant à elles seules entre 15/20% du PIB, moins 1,2% pour le pétrole, moins 0,5% pour le secteur machines/équipement, moins de 0,3% pour l’automobile, moins ,0,2% pour les services aux entreprises et moins 0,1% , pour le matériel électrique/informatique/équipement de transport. Uniquement pour la France, plus de 500 filiales d’entreprises sont implantées en Russie, dont 35 entreprises du CAC 40 étant le premier employeur étranger avec près de 160 000 salariés Mais les retombées négatives sur l’ Europe reste important devant être réaliste, à court terme de substituer totalement le gaz russe par d’autres partenaires, l’investissement hautement capitalistique étant lourd et à maturation très lente, malgré le gel du Stream2 d’une capacité de 55 milliards de mètres cubes gazeux d’un coût supérieur à 11 milliards de dollars qui constitue une perte sèche pour la Russie.

2.- Outre la flambée du prix du gaz et du pétrole qui se répercutent sur toute la chaîne des valeurs, en économie, la production étant production de marchandises par des marchandises. Car outre, la très grande dépendance de l’Union européenne au gaz russe, existent également celle de plusieurs métaux indispensables à la transition écologique comme le nickel, le palladium ou encore l’aluminium, un enjeu stratégique qui pourrait freiner le développement des batteries électriques, des pales d’éoliennes ou des panneaux solaires. Le pays est également un des plus gros producteurs de nickel au monde, le troisième derrière l’Indonésie et les Philippines et du côté aluminium, les Russes pèsent 6% de l’approvisionnement mondial, une part faible, mais assez importante pour faire hausser les prix. Cela influe sur les endettements des États contraints pour garantir à court terme la cohésion sociale. L’éventuelle récession mondiale en 2022, selon une note du FMI début mars 2022, avec des impacts négatifs tant pour la Russie que l’Europe aura une répercussion mondiale du fait de l’interdépendance des économies, risquant d’accroître les pénuries en Russie du fait de la dévaluation du rouble qui a chuté de plus de 30% depuis entre février et le le début mars 2022, mais également la dette des pays avancés. La dette publique est passée antérieurement du fait de l’épidémie du coronavirus, d’environ 70% du PIB en 2007 à 124% du PIB en 2020, la dette privée, ayant augmenté plus lentement, passant de 164% à 178% du PIB au cours de la même période. Au niveau mondial, selon le FMI, pour 2020 la dette globale a atteint un montant de 226.000 milliards de dollars ayant augmenté de 28 points de pourcentage pour atteindre 256% du PIB mondial, les emprunts contractés par les États représentent un peu plus de la moitié de cette augmentation : le ratio de la dette publique mondiale à un niveau record de 99% du PIB mondial et la dette privée contractée par les sociétés non financières et les ménages avec une accélération du processus inflationniste aux États-Unis et en Europe restera pour l’année 2021, hausse des prix ayant atteint 6,8% outre-Atlantique, un record depuis près de 40 ans, et près de 5% en zone euro. Et cela devrait s’accentuer en cas de non-résolution de la crise ukrainienne en 2022. Mais l’impact serait plus dramatique sur les pays importateurs de produits alimentaires pas seulement l’Algérie et l’Egypte, et les plus vulnérables n’ayant pas les moyens de moyens de financement comme la Tunisie, le Liban et les pays d’Afrique subsaharienne qui sont les plus vulnérables, posant d’ailleurs un problème de sécurité alimentaire mondiale. Aussi, les pays producteurs d’hydrocarbures ne doivent pas se réjouir de la hausse des prix du pétrole/gaz car de qu’ils gagnent d’un côté, ils peuvent le perdre avec l’accroissement de la valeur des importations des biens d’équipements pour les matières premières pour relancer leur économie que des biens consommables, avec là aussi des tensions inflationnistes. En effet, la Russie et l’Ukraine, grâce à leurs riches terres fertiles, les «tchernoziom», sont devenus des puissances agricoles de premier plan avec leur production de blé, de maïs, d’orge ou de tournesol. La Russie s’est imposée comme le premier exportateur mondial de blé, et l’Ukraine a écoulé à elle seule plus de la moitié de l’huile de tournesol commercialisée sur la planète. C’est que la Russie, et l’Ukraine représentent 30% des exportations mondiales de blé et d’orge, l’Ukraine étant le 4e exportateur mondial de maïs, le 5e en blé, le 3e en orge, et détient des positions dominantes sur le marché mondial en tournesol, c’est-à-dire en huile, mais également en tourteaux, particulièrement pour alimentation animale. La tonne de maïs, sur l’échéance rapprochée d’une livraison en mars, se cotait le 3 mars 2022 à 280 € pour remonter le 4 mars, à 290 €. Concernant le blé, celui-ci a atteint jeudi 316 € le 3 mars, si la crise devait durait selon certains experts pourrait atteindre entre 450/500 €, il en est de même pour les prix du tournesol, les deux pays représentant près de 80% des exportations mondiales d’huile de tournesol. Ainsi, les cours du colza progressent très nettement dans le sillage des autres huiles selon le cabinet Agritel, l’huile de palme était de 500 ringgit, à 6458 ringgit la tonne, sur l’échéance de mai 2022.

3.- Quant aux incidences des sanctions économiques contre la Russie, les finances sont le nerf de la guerre, où en ce XXIe siècle , ce ne sont plus les opérations militaires, mais les retombées économiques qui déterminent la puissance d’une Nation. L’éviction du système SWIFT et le blocage du système de messagerie interbancaire, imposée par les pays occidentaux, bien que certaines banques continuent dans les transactions pour le gaz sous pression de l’Allemagne fortement dépendante du gaz russe, a conduit Moscou à étudier des alternatives vers le système de paiement interbancaire transfrontalier (CIPS) ; qui a été développé par la Chine en 2015, le système de paiement CIPS étant principalement utilisé pour régler les crédits internationaux en yuan et les échanges liés à l’initiative «Belt and Road», agissant comme un système alternatif au traditionnel Swift créé en 1973, bien qu’il n’en soit pas encore totalement indépendant. Ces sanctions économiques ont un impact négatif sur l’économie russe , mais parallèlement, sur l’économie mondiale, des milliards de dollars de dette russe détenus par les banques et avec l’arrêt des intérêts sur cette dette ne seraient plus payés, ce qui a un coût. Par ailleurs, pour exporter son gaz et son pétrole, la Russie peut contourner partiellement les sanctions financières, en s’orientant vers la Chine où les relations commerciales de Pékin et de Moscou étant régies à 17,5% par le yuan contre 3,1% en 2014, donc étant encore marginales bien qu’en progression. Aussi, malgré une intensification des échanges gaziers avec la Chine, comme le fameux gazoduc «Power of Siberia» environ 2000 km dont le coût provisoire, pour une capacité en 2022-2023 de 38 milliards de m3 par an, soit 9,5% du gaz consommé en Chine, comme montré précédemment la majeure partie des échanges de la Russie se fait avec l’Europe, représentant à elles seules entre 15/20% du PIB russe. La Russie ayant une dette relativement faible, moins de 20% du PIB en 2021, peut vendre une partie des yuans représentant 13% environ des devises et une partie de son stock d’or, environ 2299 tonnes et utiliser ses réserves de change où les données de la Banque centrale de Russie étant passées de près de 448 milliards de dollars début 2018 à environ 630 milliards de dollars en janvier 2022.

En conclusion, avec le réchauffement climatique, le monde doit accélérer la transition énergétique et s’orienter vers un Mix énergétique, existant d’autres alternatives que les énergies traditionnelles qui seront encore pour longtemps dominantes entre 2022/2030, dans le bouquet énergétique. Le premier axe est l’efficacité énergétique où la sobriété peut permettre des économies variant entre 30/50%. Le second axe est le développement des énergies renouvelables devant combiner le thermique et le photovoltaïque dont le coût de production mondial a diminué de plus de 50% et il le sera plus à l’avenir. Le troisième axe, selon les experts, horizon 2030/2040, est le développement de l’hydrogène comme source d’énergie pour le transport et le stockage des énergies intermittentes et pourrait aussi permettre de produire directement de l’énergie tout en protégeant l’environnement, l’hydrogène en brûlant dans l’air n’émettant aucun polluant et ne produisant que de l’eau. Espérons le dialogue, au lieu des conflits, dans toutes les contrées du monde, en Amérique, en Asie, en Europe et en Afrique afin de promouvoir l’esprit de paix, de tolérance et l’ouverture d’esprit, nécessitant en ce XXIe siècle la promotion de la culture fondement du dialogue des civilisations, source d’enrichissement mutuel, où chaque Nation devra concilier la modernité et ses traditions. C’est que l’ère des confrontations n’a eu cours que parce que les extrémistes ont prévalu dans un environnement fait de suspicion et d’exclusion. Connaître l’autre, c’est aller vers lui, c’est le comprendre, mieux le connaître. Face à un monde en perpétuel mouvement, tant en matière de politique étrangère, économique, que de défense, actions liées, avec les derniers événements en Ukraine, se posent l’urgence d’une coordination, internationale et régionale afin d’agir efficacement sur les événements majeurs et faire de l’ Europe, du bassin méditerranéen et de l’Afrique, un lac de paix et de prospérité partagée.

A. M.

(ademmebtoul@gmail.com)

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